ALLÉGORIE (Antiquité, histoire de l’art)


ALLÉGORIE (Antiquité, histoire de l’art)
ALLÉGORIE (Antiquité, histoire de l’art)

ALLÉGORIE, Antiquité, histoire de l’art

Le terme grec allegoria ne se rencontre qu’à partir de l’époque hellénistique dans le vocabulaire de la rhétorique pour désigner, du point de vue du créateur, une suite continue de métaphores par lesquelles celui-ci rend accessible un concept abstrait à l’imagination de son lecteur (Quintilien, Inst. or. , 9, 2, 46) ou, parfois, pour dissimuler sa pensée jusqu’à forger des «énigmes» (Cicéron, À Atticus , II, 20, 3) ou, du point de vue de l’exégète, une technique d’interprétation consistant à refuser une lecture littérale au profit d’un sens caché sauvegardant par exemple la logique ou la morale (E. Hinks, Myth and Allegory in Ancient Art , Londres, 1939). L’interprétation allégorique d’Homère a une longue histoire qui remonte au VIe siècle avant J.-C., et celle de la Bible est particulièrement illustrée par Philon d’Alexandrie, qui écrivait en grec dans les premières décennies du Ier siècle après J.-C. (J. Pépin, Mythe et allégorie. Les origines grecques et les contestations judéo-chrétiennes , Paris, 1958).

L’allégorie n’appartient donc pas au vocabulaire des arts plastiques de l’Antiquité grecque et romaine, mais le terme peut commodément s’employer pour décrire certains aspects importants de la création artistique antique. Il faut toutefois distinguer l’usage allégorique que l’on fait d’une représentation mythologique, par exemple les nombreuses amazonomachies et gigantomachies grecques symbolisant la lutte des Grecs contre les Barbares, de la création de figures que nous dirions allégoriques et qui incarnent diverses notions abstraites. Il faut souligner que les Grecs ont toujours connu, à côté des grands dieux aux fonctions diverses et à la riche personnalité (Zeus, Héra...), des figures divines beaucoup plus spécialisées, qui n’étaient que la personnification d’une unique fonction (la Victoire, les Saisons, etc.), et cette hiérarchie divine traditionnelle a sans doute préparé l’extraordinaire développement de l’«allégorie» à partir de l’époque classique. Mais, déjà à l’époque archaïque, l’art grec y recourt très souvent, notamment pour l’illustration des textes homériques: ainsi, au VIe siècle avant J.-C., le célèbre peintre athénien Euphronios figure Hypnos (le Sommeil) et Thanatos (la Mort) enlevant le cadavre de Sarpédon (Iliade , XVI, 666-675), sous la forme de deux personnages masculins ailés, jeunes, barbus, vêtus d’un chiton court et d’un corselet, armés d’un casque corinthien et de cnémides (Metropolitan Museum, New York). Plus de huit siècles plus tard, on retrouve Hypnos sur les sarcophages sculptés de l’Empire romain, tel celui du musée du Louvre représentant les amours de Séléné et Endymion: il a ici l’apparence d’un jeune homme nu, ailé, et qui porte de plus deux petites ailes sur le front, le visage imberbe avec une longue chevelure savamment coiffée, un manteau attaché au-dessus de l’épaule droite par une fibule.

À l’époque classique, les Grecs ont fait un large usage de l’allégorie dans leur imagerie politique, notamment en figurant le Démos (le Peuple), ou par des compositions allégoriques symbolisant par exemple l’alliance entre les cités par la représentation des divinités poliades en train de se serrer la main droite, car le geste de la dexiôsis avait valeur d’engagement mutuel — l’inscription d’un traité entre Athènes et Samos sur une stèle athénienne est surmontée d’une représentation d’Athéna serrant la main droite d’Héra. À la fin du IVe siècle avant J.-C., les artistes groupés autour d’Alexandre le Grand ont laissé le souvenir de créations originales très complexes, faisant une part essentielle aux personnifications de notions abstraites, ainsi le peintre Apelle (tableaux de la Calomnie ou de la Guerre enchaînée au triomphe d’Alexandre ) ou le sculpteur Lysippe, dont le célèbre Kairos (le Temps), érigé à l’entrée du palais royal de Pella, était un modèle de raffinement symbolique. L’époque hellénistique a connu beaucoup de créations allégoriques, notamment dans l’art officiel, pour représenter des cités (la célèbre Fortune d’Antioche créée par Eutycheidès en 296 av. J.-C.) ou des nations (l’Étolie, dont la statue ornait le sanctuaire de Delphes). Une célèbre peinture romaine d’Herculanum, représentant Héraclès devant son fils Télèphe en présence d’une figuration allégorique de l’Arcadie, reproduit sans doute un modèle hellénistique.

À l’école des Grecs, les Romains ont multiplié les «allégories» d’autant plus facilement que leur sensibilité religieuse les conduisait depuis longtemps à diviniser un grand nombre de notions abstraites: dès l’époque républicaine et selon un mouvement qui n’a cessé de s’amplifier sous l’Empire, ils ont façonné pour leurs temples des images de la Fortune, de la Terre, de la Concorde, de l’Honneur et du Courage, de la Santé, de la Paix, etc. Leur art triomphal faisait une large place aux représentations des nations vaincues, et quatorze statues illustrant ce thème ornaient déjà le théâtre de Pompée dédié à Rome en 55 avant J.-C. La célèbre statue d’Auguste de Prima Porta est un modèle du genre puisque le décor de sa cuirasse répartit en cercle les images du Ciel, de la Terre, de la Germanie, de la Gaule, etc. L’art monétaire, qui diffusait à des millions d’exemplaires les thèmes de la propagande impériale, explicitait toute une imagerie allégorique par de brèves inscriptions. Dans le domaine privé aussi, l’allégorie se voyait offrir de vastes domaines de conquête, surtout à partir du IIe siècle sur les sarcophages et les mosaïques; citons pour conclure l’extraordinaire mosaïque cosmologique de Mérida, dont les quelque trente allégories illustraient peut-être l’éloge de Rome par le rhéteur Aelius Aristide (M.-H. Quet, La Mosaïque cosmologique de Mérida , Paris, 1981).

Encyclopédie Universelle. 2012.

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